Deux indiens Selk'nam
Je suis saisi, parfois. Non.
Je suis saisi, souvent. Non plus.
Je suis saisi par la haine de l’écriture. Oui, c’est de ça que je veux parler : de mon rapport que je croyais malsain à l’écriture et à l’écrit en général. Je croyais devoir être habité du désir d’écrire, quelque chose comme : « l’écriture ou la vie », si tu ne te sens pas investi du besoin d’écrire, passe ton chemin, le travail des mots n’est pas pour toi. Or je n’éprouve aucun désir d’écrire. Ecrire m’importe peu. J’écris, et c’est tout. Ou je ne le fais pas, et c’est tout. Bien-sûr ce n’est pas si simple, puisque j’ai longtemps culpabilisé de mon indécision en la matière et de mes pensées apparemment contradictoires.
Je sors d’une longue méditation sur la pensée, le langage, l’écriture, les images. Aujourd’hui, l’usage de l’écrit m’oppresse. Qui se rend compte de la puissance qu’il renferme ? Et j’en viens à penser que l’écrit devrait se réduire à deux usages : comptable et poétique (dans une acception très particulière de ce dernier mot).
En écoutant son inquiétude, on perçoit des chuchotements à la lisière du silence. L’angoisse monte, il faut encore tendre l’oreille à la souffrance qui dit son nom, son origine, son déploiement dans nos vies. Les mots sont des épines à jamais logées dans le corps de nos pensées. Le langage et ses lois, le langage et ses modes, façonne et oriente notre regard, et nous sommes enfermés dans l’enclos des mots.
Aveuglés par les mots. Fascinés par des concepts flottants dans le vide comme de bannières qui claquent au vent. Voici quelques étendards qui tiennent lieu de pensée : Espoir. Vérité. Universel. Progrès. Croissance. Développement. Bonheur.
L’écrit a radicalement endurci le pouvoir invocateur des mots, les enrobant d’une carapace chitineuse articulée mais raide. Nous sommes forcés à penser sous la contrainte rigide des mots fixés par l’écrit. Or les mots sont mous et modelables, mais l’écrit les durcit, leur apporte inflexibilité et tranchant. Nous en venons à mêler toute forme de pensée, fût-elle image ou sensation, à la série limitée des mots et des formules, d’agencements surdéterminés que nous prenons, évidemment, au pied de la lettre.
Le problème est l’appropriation du langage par l’homme ; il s’est proclamé maître du langage et se considère à l’origine des pensées qui lui viennent. L’action quasiment immédiate (au regard de l’histoire de l’humanité) de l’écrit dans nos têtes fragiles a permis notre mainmise sur le langage.
Je pense que. Internalisation et attribution des états d’âmes et des pensées. Inflation croissante qui ne pouvait qu’aboutir à l’individualisme. Il suffit de voir comment pensaient les personnages d’Homère pour comprendre qu’ils ne pensaient pas de façon écrite ; à la place de l’écriture on trouve la répétition de formules consacrées, seule manière humaine de capturer et d’ordonner des pensées qui, bien souvent, viennent d’ailleurs : d’une divinité, d’un état de l’âme, d’un lieu... Le Socrate de Platon, dans le Phèdre, établit le constat douloureux de l’écrit : à la fois sa facilité et sa tendance à la vacuité, mais aussi les lésions qu’il inflige à la mémoire (donc à la pensée...). Notre vision piégée en écriture paralyse la mémoire, ne la laisse plus libre de ses mouvements. Le regard se vitrifie et se racornit sous l’absolutisme d’un langage nous modelant à sa guise ; prenant le langage et les pensées pour nous-mêmes nous n’en avons pas conscience, au lieu de les percevoir comme présence en nous du divers et de l’invisible.
Platon évoque aussi le danger d’accorder de l’importance à l’écrit pour lui-même. Certains continuateurs de Platon, mais aussi les religions basées sur des livres (pire : sur Un livre !), ont franchi joyeusement ce pas : leurs écrits glacent la pensée en mouvement, la lettre devient absolue et parole d’un absolu. Ces écrits contiennent aussi, en certains endroits, une force poétique capable de démonter l’édifice censé les abriter (Cantique des cantiques, par exemple) ; les mystiques savent le percevoir, l’expérimenter, déstabilisant ainsi le corps sclérosé des mots en les rendant à leur mollesse première. Mais le Livre lutte et réprime ces affranchis de la lettre.
La pensée écrite peut rendre fou, à l’image de psychotiques malmenés par les mots jusqu’à la torture mentale. Ou pire, encore, à l’instar d’imposteurs comme Lacan qui, submergés d’insignifiances littérales, ont recourt aux mathématiques comme planche de salut, cependant que leurs raisonnements topologiques et algébriques sont pauvre écume et retombent en remous verbeux.