dimanche 27 juillet 2014

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mardi 13 août 2013

Des poètes



Les poètes ont besoin de tous les dieux.
Jean Racine

dimanche 4 août 2013

Les vagues clartés


                      5e gravure du Donum Dei
         extrait de J.D. Mylius : Anatomia Auri, 1628

En son langage clair qui rayonne d’orgueil
il lacère la nuit aux griffes de ses mots
et la douleur aiguë se verse dans la plaie
comme un chant dans l’oreille où ses mots sont une eau
si lente si glacée qu’ils tiennent du cristal

Tant de beauté précise éperonne la nuit
ensanglante son flanc et lance la cavale
aux merveilles du vague aux langueurs de l’obscur
aubes noires du Pôle aux effacées du verbe
qui se fond se dissipe aux remous du poème

Plus haute terre et moins blanche et plus nue de tout
en petits animaux buvant la chair du monde
déesse infime incise au cœur éclos du souffle
assise en goutte d’eau comme en bulle de l’air
petite pluie (au chaud de ton corps) souveraine

samedi 3 août 2013

Trois ou quatre rêves (Une incantation)


                        Les multiples sommeils, dessin de Cendrine Rovini


Lune en soleil de lune
lionne noire à bec
d’ibis — Mère non une

mais tant déesse avec
mille serpents dressés
et de face diverse

leurs yeux sombres versés
en moi coupe d’ivresse
Déesse dans le ciel

ou la Terre elle-même
(vacille flamme miel
au cœur vivante gemme)

Au dessin de l’aimée
c’est femme éployée sur 
le monde Belle almée

ton ventre est un lieu sûr
contrée d’eau et de terres
je suis emmantelé

serpenté de tes lierres
et l’esprit en allé
le souffle suspendu

enlacé à ton arbre
dispersé étendu
dans un Nil de cinabre

déchiré par ton bec
mais présent à chacune
de tes unions avec

mardi 2 juillet 2013

Prose chantée pour être dite dans le silence (défaire Orphée, suite à suivre)


             Cendrine Rovini & Leanne Surfleet : "Blossom Ghost"


La musique et l’image savent parler au silence : le côtoient et l’honorent, ne le comblent pas, ne le troublent pas, mais autour du miroir de son eau enlacent forme et beauté en collines en montagnes en bois en clairières en soupirs d’herbes en grelots de graminées et femmes nues en préales de cheveux. 

Image et musique, Muse et magie, aiment la nature des gouffres. L’écrit gorgé de pensée raisonnante n’est plus que bavardage criard qui offense le vide. Plus rien ne jaillit. Nulle inspiration s’il n’y a plus de vide. Nous avons besoin du vide comme de l’air, nous avons besoin d’y plonger les mains pour n’en rien rapporter, des mains toutes d’or songé ruisselantes, et si doux au boire.  Mais nous sommes enfumés par nos pensées, la pollution qui a commencé dans nos têtes se répand dans le monde lui-même. 

Aux âpres saillies de la pierre émiettée, et les jambes lacées de pluie, nous marchons les pieds tendrement meurtris. Le souffle prend forme inspirée en nos corps et nous sommes respirés, pris et dépris. Nous voulons l’un, repoussons l’autre, mais entre la saisie et la désaisie règne le silence d’où provient.

lundi 20 mai 2013

Prose chantée pour être dite dans le silence (défaire Orphée, ...)


                  Regarde-moi, par Cendrine Rovini

Ainsi la neige : elle peut bien me lacérer à son cristal, je l’aime. Ainsi la terre : m’engloutir et m’allier aux spasmes soyeux des vers. Et l’invisible faire incise dans les yeux, pupilles creusées de noir pour que le vent, et avec quelques braises jetées au fond : s’attarde en toi.

Attache-moi aux flottements brefs ou non de l’instant découvert. Nue en toi-même livre toute parure, dépose tes larmes, désarme tes mains pour que le miel ne s’absente plus. En robe de miel ta marche se fait plus lente et s’écoule en chemins si doux de langue.

Feuillage et les oiseaux t’enclosent de caresses bruissantes. Les entours de mes mots se colorent de lèvres et se mangent plus qu’il ne se disent. Mon verbe n’est qu’un chant qui se silence à ton orée.

jeudi 14 mars 2013

Défaire Orphée (6)


            1930. Moine tibétain de la tradition Bön. Photo : James Leslie Weir.

Devenir mais toujours dans le cœur l’ouverture de la terre, et régnant sur les paludes je m’effraie à mon cœur épars j’imagine les cordes - sont très belles qui tremblent sous les doigts, la peau s’épuise à mon regard et les cordes m’aiment sans dire pourtant le rouge sous les bombes. Surtout ne pas épuiser les formes à nous chercher éperdus.

Cendrine et moi engagés dans une discussion de haute volée sur l’animal humain, concluons par cette phrase tissée de nos deux voix : « La pensée, ce n’est finalement qu’un déchet produit par le cerveau, un déchet issu de la filtration par le cerveau de la conscience et des perceptions. »

à suivre...

samedi 9 février 2013

De la neige et sans moi


Ori Gersht, Big Bang, 2006 from Noga Gallery of Contemporary Art on Vimeo.

Devenir brûlant sans peine
tout présent mais évanoui
ensoleillé sur ma paume
et sous fourrure de neige
me rêver cousu de rêves
en allé de moi en brasses
allégé du poids des algues

Dans la caresse du vent
l'âme m'assiège et me vole
seule ma peau me fait robe
et ce vêtement m'est trop

mardi 29 janvier 2013

Défaire Orphée (l'écriture en haine, 5)


        Détail du Jugement dernier de Hans Memling, XVe siècle.

Remembrance d’Orphée en son règne des mots
cavales étranglées d’ennéennes douceurs
par lyre meurtrière enchantée d’accabler
l’âme bruissante éprise en mollesse de miel

Orphée aime sans nuit Nature en mort conquise
à son chant la défait au poème la plie
Orphée noue de blancheur obscurité vivante
à ses cordes la lie et s’étonne des femmes

Défaire Orphée mon cri lacère encore aboie
élime et tranche entame épuise et prend la voix 
c’est blessure épanouie fleur au sang tant mêlée 

Orphée s’honore d’être au silence remis
proie muette du thiase en clameurs d’évohé
la bouche au fil de l’or fermée à tout jamais

(à suivre...)

dimanche 27 janvier 2013

L'écriture en haine (4)

                                      deux indiens Selk'nams

La pensée est ainsi faite : livrée à elle-même elle trouve à se durcir par tout moyen, dans la rigueur des structures sociales, des codes et des coutumes chez les peuples sans lettres, dans la violence de l’abstraction logique au sein des sociétés qui ont goûté et démocratisé l’écriture. Dans le premier cas, la pensée est caricaturale de rigidité et pleine d’excès qui s’incarnent dans la chair des peuples. Dans le deuxième souffle un faux air de liberté, une brise de nuance délicate tout en réflexivité se mirant d’un miroir à l’autre et jouissant du vertige de se voir abymée. 

Mais la pensée langagée ne se vit bien que dans sa défaite. Défaire le langage-pensée, l’ouvrir dans le sang de la transe pour que s’échappent les oiseaux de quintessence, ailes lourdes de couleurs et battements de cœur hors du corps, que nous puissions de nos mains souffrir pulsation, lente cadencée ou vive anarchie, simple magie de fureur lasse de sagesse, éparse en mille matières, beauté de la forme qui s’amollit ou se tend et se laisse toucher. Que nous puissions nous unir aux éclats, nos parcelles recomposées, nous déprendre des prisons transparentes qui murmurent désirs sans terre, nous avancer plus que nus, soyeux de sang de pluie, ensemencés de ruines, poudrés de faim, soif, soleils perméables prêts à fondre au coin des yeux. Les serpents enfin, et les plantes nous lient à plus que nous, en obscurité ondulante et vieille, à jamais renaissante.

Devenir un animal ou une plante n’a jamais été aussi difficile. Les sociétés civilisées, sociétés de l'écrit, se construisent en repoussant ce devenir aux frontières de l'imagination. La transe s’évite en substituts à consommer, satisfaisant nos besoins de sortie, et contournant l’éclatement nécessaire de l’esprit pour nous offrir le loisir souriant de la distraction. Et nos refuges sont creusés d’esprit et saignent le monde, et nous donnons à nos pensées plus de place, encore, pour les loger conquérantes dans le corps charnu de la terre. Devenir un animal ou une plante n’a jamais été aussi difficile, nous y répugnons, l’esprit empêche nos alliances au monde de se faire, nous nous privons des copulations sombres de l’homme avec tous les autres non humains. Nous portons en nous, sans comprendre pourquoi, le sentiment de la perte, nous marchons libres hors du réel, hors des limites, et saccageons sans sourciller la terre qui nous soutient et nourrit car nous nous croyons soutenus et nourris par le sol de nos pensées.  

Lettrine de Geofroy Tory (1480-1533)

(à suivre...)

jeudi 3 janvier 2013

L'écriture en haine (3)

                             indien Selk'nam

L’impassibilité bovine comme solution à l’esprit ? Il y de ça, en partie : impassibilité bovine, mais aussi fugacité reptilienne, onctuosité féline, torsades végétales, inflorescences, chant des oiseaux. 

Dialogue : 
Labarococa : J’insisterais sur l'oralité de la langue, sur le geste derrière le symbole. Sûrement cela ne serait-il pas suffisant. En termes de langage nous avons à notre disposition bien autres choses que l'écrit ; la danse, le dessin, la peinture, la musique, le chant, l'amour. J'aurais envie de parler du pouvoir érotique/mortel des mots... Par ailleurs je me vois bien joueuse un peu marteau de xylophone tapant "bing ! " avec de petits marteaux sur le crâne des mots pour qu'ils résonnent et resonnent se cognant ou se frottant entre eux comme doivent faire les atomes crochus ou non (ne suis pas une pro de la fiction nucléaire). 

Sel&Soufre : Je ne dis pas autre chose. Tu insistes sur le langage non asservi par l’écriture. Ma critique ne porte que sur un langage trop raisonné, ordonné par la logique de l’écrit. Je perçois l’écrit comme une chose très puissante, et cette puissance est dévoyée car elle n’est plus perçue — tant l’écrit est absolument partout répandu, ce qui rend sa force plus pernicieuse et incontrôlable car banalisée, rendue invisible et insoupçonnable par excès de présence. Nous pensons désormais abstraitement, et l’écriture alphabétique y est pour beaucoup dans la tournure de nos esprits. Samsara n’est-il pas aussi ce contre-monde dans lequel s’épanouit l’esprit logicien ?

Labarococa : Tu veux du sens et en même temps des mots, des phrases, des écrits qui s'éloignent de la psycho-rigidité... Moi lorsque j'en appelle aux chiffres c'est pour tenter de mettre un peu d'ordre dans tout ce b... de samsara qui hurle en ce moment, me malmène...

Sel&Soufre : Le sens ne m’importe pas tant que ça ; mais les sens, oui. Le sensoriel. La beauté m’importe, le rythme, la musique, la sensation, l’image, et l’insensé aussi. Mais pas l’absurde, le nihilisme ou le cynisme. Je redoute l’absurde autant que l’excès de sens. 


Et le chant des oiseaux, disais-je, modèle du langage poétique, rythmé et idéalement insensé. La poésie rend honneur au monde et son écriture rend honneur à l’écrit quand elle est en contact avec le chant des oiseaux, la mélodie, le temps chiffré, les silences... ou quand elle se fait image, ressenti, piqûre ou brûlure, morsure et caresse. Le champ de l’écrit est la magie, l’hommage, l’amour, le comput (compte, calendrier, divination).

Car c’est chose immortelle vibrante qui va
que le beau dire : sur le sol tout fructueux et par les flots s’avance
des belles gestes le rayon inextinguible pour toujours. 
Pindare (vers 474 avant le jésus-christique comput)

Hors-champ, l’écrit impose un pouvoir nouveau qui nous a définitivement remodelé. Notre rapport au monde se fait par lui, créant une réalité dans laquelle il a sa propre efficacité intérieure, mais détruisant ce qui lui est extérieur, c’est-à-dire ce qui n’est pas lui. Il détruit tout bonnement le règne vivant. L’écrit, sorti de ses attributs premiers, a un rapport étroit avec certaine forme de l’esprit qui empoisonne le monde. 

(à suivre)
Poème "La Hache" de Simmias de Rhodes (IVe siècle, mais avant)

dimanche 16 décembre 2012

L'écriture en haine (2e partie)


                                Indiennes Selk'nam

Mais vraiment, que penser de la vénération dont l’écrit fait l’objet ? Qui, ayant été lecteur et passionné, n’a pas frissonné devant les barbares qui méprisent le livre ? Le livre ne nous a-t-il pas paru comme un ultime rempart, mur d’enceinte de l’esprit cultivé ? A-t-on conscience de la signification religieuse que nous accordons à la transmission écrite ? Nous vouons un culte à un dieu livresque (et on peut remonter notre tradition culturelle pour trouver Thot ou Hermès le Trismégiste), mais c'est un culte dépouillé du nombre et de la magie inhérents à ce dieu, un culte aux offrandes affadies et déplaisantes. Toute écriture provient du nombre et d’une forme de magie. Mythiquement, notre écriture est issue de Thot. Celle des Chinois est née des fissures sur les carapaces de tortues divinatoires, dont les formes récurrentes ont permis d’organiser le Yi Jing. Ce maître livre est une affolante combinatoire poétique, chiffrée, rythmée, en prise avec le monde regardé d’un regard agrandi, humé et senti, légèrement démêlé dans ses réseaux inaperçus. 

Nos pauvres têtes sont la proie d’une pensée désormais sous le commandement univoque de la lettre, et l’abondance désordonnée de l’écrit en est un symptôme. De nombreux psychologues (parmi lesquels James Hillman, Michael White, Steven C. Hayes, venant d’approches très différentes : psychanalytique post-jungienne, déconstructionniste, comportementale) ont perçu, chacun de leur manière, les dangers de la littéralité, et l’intérêt d’user du langage sous une forme plus imagée, ouverte, capable de briser la coquille épaisse des pensées. Ce n’est ainsi pas un hasard si la psychologie, habituée des maux humains, prend de plus en plus conscience du règne langagier dans son rapport à la souffrance ; un langage particulier, arthrosique, grinçant, obtus, borné, coincé, étriqué, cassant, diamantin, aveuglant, gravé dans la pierre plutôt qu’inscrit sur l’eau. 

L’appel du silence, chez Rimbaud, provenait-il de cette intuition ? Lui qui voulait être libre parfaitement, n’a-t-il pas cherché à s’évader du langage, même poétique, choisissant la voie de la torpeur et de l’abrutissement ? Chemin par trop fatal, mais témoin de la violence intensément ressentie, violence d’esprit et de lettre, Rimbaud fuyant le problème en se ruant dans l’oubli, en s’y perdant.

Connais-je encore la nature ? me connais-je ? — Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant. 
Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !
...M’étant retrouvé deux sous de raison — ça passe vite ! — je vois que mes malaises viennent de ne m’être pas figuré assez tôt que nous sommes à l’Occident. Les marais occidentaux ! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré... Bon ! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu’a subis l’esprit depuis la fin de l’Orient... Il en veut, mon esprit! 
...Mes deux sous de raison sont finis ! — L’esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais.   
(Une saison en enfer)

(à suivre...)

jeudi 29 novembre 2012

L'écriture en haine (première partie)


                      Deux indiens Selk'nam


Je suis saisi, parfois. Non. 
Je suis saisi, souvent. Non plus. 
Je suis saisi par la haine de l’écriture. Oui, c’est de ça que je veux parler : de mon rapport que je croyais malsain à l’écriture et à l’écrit en général. Je croyais devoir être habité du désir d’écrire, quelque chose comme : « l’écriture ou la vie », si tu ne te sens pas investi du besoin d’écrire, passe ton chemin, le travail des mots n’est pas pour toi. Or je n’éprouve aucun désir d’écrire. Ecrire m’importe peu. J’écris, et c’est tout. Ou je ne le fais pas, et c’est tout. Bien-sûr ce n’est pas si simple, puisque j’ai longtemps culpabilisé de mon indécision en la matière et de mes pensées apparemment contradictoires. 

Je sors d’une longue méditation sur la pensée, le langage, l’écriture, les images. Aujourd’hui, l’usage de l’écrit m’oppresse. Qui se rend compte de la puissance qu’il renferme ? Et j’en viens à penser que l’écrit devrait se réduire à deux usages : comptable et poétique (dans une acception très particulière de ce dernier mot). 

En écoutant son inquiétude, on perçoit des chuchotements à la lisière du silence. L’angoisse monte, il faut encore tendre l’oreille à la souffrance qui dit son nom, son origine, son déploiement dans nos vies. Les mots sont des épines à jamais logées dans le corps de nos pensées. Le langage et ses lois, le langage et ses modes, façonne et oriente notre regard, et nous sommes enfermés dans l’enclos des mots. 

Aveuglés par les mots. Fascinés par des concepts flottants dans le vide comme de bannières qui claquent au vent. Voici quelques étendards qui tiennent lieu de pensée : Espoir. Vérité. Universel. Progrès. Croissance. Développement. Bonheur.

L’écrit a radicalement endurci le pouvoir invocateur des mots, les enrobant d’une carapace chitineuse articulée mais raide. Nous sommes forcés à penser sous la contrainte rigide des mots fixés par l’écrit. Or les mots sont mous et modelables, mais l’écrit les durcit, leur apporte inflexibilité et tranchant. Nous en venons à mêler toute forme de pensée, fût-elle image ou sensation, à la série limitée des mots et des formules, d’agencements surdéterminés que nous prenons, évidemment, au pied de la lettre.

Le problème est l’appropriation du langage par l’homme ; il s’est proclamé maître du langage et se considère à l’origine des pensées qui lui viennent. L’action quasiment immédiate (au regard de l’histoire de l’humanité) de l’écrit dans nos têtes fragiles a permis notre mainmise sur le langage.

Je pense que. Internalisation et attribution des états d’âmes et des pensées. Inflation croissante qui ne pouvait qu’aboutir à l’individualisme. Il suffit de voir comment pensaient les personnages d’Homère pour comprendre qu’ils ne pensaient pas de façon écrite ; à la place de l’écriture on trouve la répétition de formules consacrées, seule manière humaine de capturer et d’ordonner des pensées qui, bien souvent, viennent d’ailleurs : d’une divinité, d’un état de l’âme, d’un lieu... Le Socrate de Platon, dans le Phèdre, établit le constat douloureux de l’écrit : à la fois sa facilité et sa tendance à la vacuité, mais aussi les lésions qu’il inflige à la mémoire (donc à la pensée...). Notre vision piégée en écriture paralyse la mémoire, ne la laisse plus libre de ses mouvements. Le regard se vitrifie et se racornit sous l’absolutisme d’un langage nous modelant à sa guise ; prenant le langage et les pensées pour nous-mêmes nous n’en avons pas conscience, au lieu de les percevoir comme présence en nous du divers et de l’invisible.

Platon évoque aussi le danger d’accorder de l’importance à l’écrit pour lui-même. Certains continuateurs de Platon, mais aussi les religions basées sur des livres (pire : sur Un livre !), ont franchi joyeusement ce pas : leurs écrits glacent la pensée en mouvement, la lettre devient absolue et parole d’un absolu. Ces écrits contiennent aussi, en certains endroits, une force poétique capable de démonter l’édifice censé les abriter (Cantique des cantiques, par exemple) ;  les mystiques savent le percevoir, l’expérimenter, déstabilisant ainsi le corps sclérosé des mots en les rendant à leur mollesse première. Mais le Livre lutte et réprime ces affranchis de la lettre.

La pensée écrite peut rendre fou, à l’image de psychotiques malmenés par les mots jusqu’à la torture mentale. Ou pire, encore, à l’instar d’imposteurs comme Lacan qui, submergés d’insignifiances littérales, ont recourt aux mathématiques comme planche de salut, cependant que leurs raisonnements topologiques et algébriques sont pauvre écume et retombent en remous verbeux.